Les textes classiques Septembre 2018

Sélection de textes classiques du Taiji Quan

 

Les « textes classiques » présentés ci-après ont été choisis par Me Wang Yen Nien en tant que traduisant l’essence du Taiji Quan.

Ils sont au nombre de neuf, les huit premiers textes (d’une taille variant entre 20 caractères chinois pour « Les cinq conditions nécessaires » et 355 caractères chinois pour « Eclaircissements pour la pratique du Taiji Quan ») adoptent la forme didactique et détaillent des conseils, ou règles, adressés par le maître à son disciple, le neuvième texte, écrit à la première personne, rapporte l’expérience de la haute réalisation d’un maître.

 

Ces textes visent à permettre au pratiquant de se perfectionner : « zì xiū », pas uniquement en matière de « gōng fū » (habileté dans la pratique), mais aussi sur un plan personnel plus général comme l’inclut la signification de « zì xiū ».

 

En guise de viatique, écoutons l’interrogation en forme d’admonestation qui clôt « Le chant du Taiji Quan » :

Mais pourquoi cette recherche ?

Pour une longue vie, et de nombreux printemps

Chante, chante le chant du Taiji Quan

N’en néglige aucune parole

Si tu ne suis pas cette voie

Tu ne pourras que regretter d’avoir perdu ton temps

 

1-   Eclaircissements pour la pratique du Taiji Quan (355 caractères)

Ce texte présente une approche très complète de la technique (à visée principale « tui shou » : poussée des mains) où sont évoquées toutes les notions de base : Yi, Qi, Shen, Jing…

 

2-   Le Classique du Taiji Quan (361 caractères)

Ce texte présente une approche également très complète de la technique (tui shou) en mettant au cœur de la pratique la compréhension du « yīn-yáng » (1).

 

3-   Le Traité du Taiji Quan (195 caractères)

Ce chant met en exergue l’importance du « xū shí » vide-plein (2).

 

4-   Les cinq consignes pour une pratique sérieuse (30 caractères)

Les consignes en question ne portent pas spécifiquement sur la technique, mais sur « l’attitude juste » à adopter pour aborder la pratique, avec l’idée centrale du « tǐ wù » (corps/ prendre conscience de), à savoir le développement d’une intelligence du corps par opposition à une intelligence purement cérébrale.

 

5-   Les cinq conditions nécessaires (20 caractères)

Il s’agit d’un « check-list » restreint permettant d’investir le « régime du corps » (3) requis par le Taiji Quan.

 

 6-   Le Chant du Taiji Quan (168 caractères)

Plus court et plus facile à mémoriser que le texte : « Eclaircissements pour la pratique du Taiji Quan » ou « Le classique du Taiji Quan », ce texte reprend sous des angles différents plusieurs aspects développés dans les textes précédents. Il insiste en particulier sur le rôle de la taille : « yāo ».

 

7-   Le Chant du combat à mains nues (42 caractères)

Ce texte est clairement orienté « tui shou », on y trouve le fameux principe « sì liǎng bō qiān jīn » : quatre onces déséquilibrent mille livres.

 

8-   Le Chant de l’Efficace (28 caractères)

Il s’agit comme pour « Les cinq conditions nécessaires » d’une sorte de « check-list », mais cette fois-ci non pas pour aborder correctement la pratique, mais pour mettre en œuvre ces consignes au cours de la pratique.

 

9-     Le Chant de l’authentique Voie (64 caractères)

Il s’agit d’un très beau texte aux résonnances poétiques qui parle à la première personne de l’expérience d’un pratiquant de Taiji Quan ayant atteint un haut niveau de réalisation. Les évocations relèvent à la fois de la poésie « xī shān xuán qìng » : Écho suspendu des Monts de l’Ouest, que de la spiritualité « wàng wù zì rán » : libre et détaché.

Ce neuvième texte (4) ressortit nettement à la littérature de l’alchimie interne (neigong), et a vraisemblablement été ajouté par Me Wang Yen Nien pour ponctuer de manière magistrale les huit textes didactiques précédents.

 

(1)   Yin et yáng ne doivent pas être considérées comme des qualités stables, mais comme les deux composantes indissociables d’un processus dynamique « Yin-Yang » perpétuellement en transformation. Aussi si l’on souhaite leur trouver des équivalents français en fonction d’un contexte, il est plus pertinent de les traduire par des verbes associés à un changement ou une transformation, plutôt que par des substantifs désignant un état.

 

(2)   En référence au Dao, traduit par Jean François BIlleter comme le « fonctionnement des choses », le « vide-plein » décrit une modalité particulière de ce fonctionnement, obéissant au principe du « Yin-Yang ». Ce « vide-plein » fonctionnel n’a rien à voir avec une vision statique opposant une chose pleine à une chose vide. A l’instar du « yin-yang », il décrit une dynamique, une transformation, dont les termes « plein » et « vide » ne constitue que des concepts aux limites, car rien dans l’univers n’est totalement vide ou totalement plein ; d’ailleurs le vide cosmique est plein d’énergie (sous forme de rayonnement). La transposition du « vide-plein » dans le microcosme obéit aux mêmes principes que pour le macrocosme : le vide s’associe à une présence d’énergie, et le plein à une transformation de cette énergie en matière et mouvement (ce qui fait écho en physique quantique aux deux modalités d’appréhension d’un même état : ondulatoire et corpusculaire). Ainsi, le « vide-plein » doit s’entendre comme un jeu d’échange continu entre deux états : « vide-énergie » et « matière-mouvement ».

 

(3)    En référence au concept riche de développement développé par Jean François Billeter dans ses « Etudes sur Tchouang-Tseu » Editions Allia.

 

(4)    « Neuf » est associé d’après le Yi King (Livre des transformations) à la culmination du Yang se transformant en Yin.

 

Nota : Pour le lecteur intéressé par la lecture d’autres textes classiques sur le Taiji Quan, nous renvoyons à l’ouvrage : « Lost Tai-chi classics from the late ch’ing dynasty. Douglas Wile. State University of New York Press. 1996 ».

 

 

 

 

1 -Eclaircissements pour la pratique du Taiji Quan

Que la pensée mobilise le Qi avec un cœur apaisé

Alors le Qi se condense dans les os

Que le Qi anime le corps,

Comme le courant le fleuve

Alors tout devient facile

Que la vitalité et l’esprit s’éveillent,

 Lenteur et lourdeur disparaissent

C’est « suspendre la tête »

Que Yi et Qi alternent

Vivacité et souplesse font merveille

C’est transformer vide et plein

Libérer l’énergie requiert enracinement, détente, et concentration vers le but

Rester maître des huit directions requiert d’être centré et calme

Le Qi circule tel le fil dans « la perle aux neuf détours »

Pas un endroit où il ne passe

L’énergie affinée, telle l’acier le mieux trempé

Quelle dureté saurait lui résister !

Le corps tel le faucon prêt à fondre sur sa proie

L’esprit tel le chat prêt à saisir la souris

Pic ou montagne dans l’immobilité

Fleuve ou rivière dans le mouvement

Rassembler l’énergie c’est tendre l’arc

La libérer c’est décocher la flèche

Cherche la ligne droite dans la courbe

Rassemble puis libère l’énergie

Libère la puissance depuis la colonne vertébrale

Harmonise tes pas avec les mouvements du corps

Recevoir c’est renvoyer

Renvoyer c’est recevoir

Séparé, aussitôt relié

Plie et déplie-toi dans le va et vient

Tourne et transforme dans l’avance et le recul

De l’extrême douceur naît la plus grande fermeté

Du placement du souffle naissent souplesse et vivacité

Cultiver le Qi avec attention éloigne tout préjudice

Rassembler l’énergie en ployant le corps est source d’abondance

La pensée commande,

 Le Qi transmet,

La taille rassemble et coordonne

Sois ample au début,

Puis resserre,

Jusqu’à devenir indiscernable

On dit aussi :

Il ne bouge pas,

Je ne bouge pas

Il va bouger,

 J’ai déjà bougé

Feignant d’être indolent, je ne le suis pas

Feignant de me déployer, je ne le fais pas.

Le contact peut se rompre, pas l’intention.

On dit encore :

D’abord dans le cœur,

Puis dans le corps

Le ventre détendu

Le Qi se condense dans les os

L’esprit paisible, le corps tranquille

A tout instant sois attentif !

Souviens-toi, au premier geste tout s’ébranle

Au premier arrêt, tout s’immobilise

Que tu mènes ou bouscules l’autre

Le Qi adhère au dos et pénètre la colonne

Solide à l’intérieur,

Détaché à l’extérieur

Déplace-toi comme un chat

Mobilise l’énergie comme on dévide la soie

Le Yi s’appuie sur la force de l’esprit, non sur le Qi

S’il s’appuie sur le Qi, il y a obstruction et pas de puissance

S’il s’appuie sur la force de l’esprit, la puissance est comparable à l’acier le plus pur

Le Qi est comme une roue

La taille est son essieu

 

 

2- Le Classique du Taiji Quan

Le Taiji vient du Wuji

Origine du mobile et de l’immobile

Il engendre Yin-Yang

Différenciés dans le mobile

Unis dans l’immobile

Soyez mobile, ni trop ni trop peu

Il s’étend, je fléchis ;

Il fléchit, je m’étends

Il est dur, je suis doux, c’est céder

Il s’oppose, je le suis, c’est coller.

Rapide, pas moins que lui,

Lent, pas plus que lui,

Nombreuses sont les situations,

Unique est le principe.

Comprendre l’énergie passe par la pratique

Avec le temps, l’esprit s’éclaire

Sans constance, sans efforts,

Nulle illumination.

La nuque se vide, la tête s’érige

Le souffle descend au dantian.

Sans pencher, ni s’incliner,

Soudain apparaître,

Soudain disparaître

Cherchant ma gauche, le vide il trouve,

Cherchant ma droite, le vide il trouve,

Allant au ciel, plus haut l’emmène

Allant à terre, plus bas l’entraîne

Il avance, plus loin je suis

Il recule, plus près je suis

Sensible à une plume

Sans appui pour une mouche

Percevant l’adversaire

Et lui restant secret

Ainsi le héros sans rival demeure.

Bien que nombreuses et diverses

Les écoles de combat ne vont pas au-delà

D’écraser la faiblesse par la force

Et la lenteur par la rapidité.

Que le fort l’emporte sur le faible

Et l’homme rapide sur le lent

Quoi de plus naturel ?

Mais où est l’accomplissement d’une étude assidue ?

Ecoutez l’adage :

« Quatre onces déséquilibrent mille livres »

Où clairement vaincre s’obtient sans force

Regardez ces vieillards bouter tant d’assaillants

Comment l’attribuer à la rapidité !

Aligné comme un fil à plomb

Comme une roue dans le mouvement.

L’aisance naît d’un seul appui

Aussi gardez-vous du double appui

Que des pratiquants qualifiés

Soient en peine de transformer,

Et subissent encore leur adversaire

Qu’ont-ils compris de la double lourdeur ?

Pour éviter ce défaut

Comprenez le Yin-Yang

Collant, j’échappe

Echappant, je colle

Dans le Yin, il y a le Yang

Dans le Yang, il y a le Yin

De l’harmonie Yin-Yang

Vient la compréhension de l’énergie

Fort de cette compréhension

Plus vous pratiquerez, meilleur vous serez

Gardez cela bien présent à l’esprit

Et vous pourrez agir à votre guise

La règle fondamentale est de renoncer à soi pour suivre l’autre

Beaucoup se méprennent et s’en éloignent

Cette erreur soi-disant minime est une faute.

Equivalant à un écart de mille li.

Réfléchissez-y !

 

 

3- Le traité du Taiji Quan

Au moindre mouvement

Sois léger, délié, relié

Stimule le Qi,

Concentre ton esprit,

Sans déformer,

Sans interrompre,

Sans rien omettre

L’énergie prend racine dans les pieds,

Se développe dans les jambes,

Est dirigée par la taille,

Et se manifeste dans les doigts

Des pieds à la taille en passant par les jambes, tout est unifié

Alors à l’avance ou au recul, tu sauras prendre l’avantage

Si tu n’y parviens pas, c’est que tu es désuni, cherche la cause dans les jambes et la taille

Que tu ailles vers le haut ou le bas,

L’avant ou l’arrière,

La gauche ou la droite

Tout vient du Yi

Et de rien d’autre, il en est toujours ainsi

Dans le haut, il y a le bas,

Dans l’avant, il y a l’arrière,

Dans la gauche, il y a la droite

L’intention d’aller vers le haut contient celle d’aller vers le bas

Comme pour arracher une plante, il faut aller à sa racine et elle sera détruite

Distingue bien vide et plein

Chaque point a son vide-plein

L’ensemble est un vide-plein

Les articulations sont enfilées sans la moindre rupture,

Telles les perles d’un collier

 

 

4- Les cinq consignes pour une pratique sérieuse

Elargis ton champ d’étude

Pratique beaucoup

Interroge sans relâche

Apprends à écouter l’énergie

Médite

Approfondis sans cesse

Fais preuve de discernement

Comprends et intègre les fondements du Taiji Quan

Reste déterminé

Poursuis tes efforts

 

 

5- Les cinq conditions nécessaires 

1 – La paix du cœur

2 – L’aisance du corps

3 – La concentration du Qi

4 – L’unification de la force

5 – La concentration de l’esprit

 

 

6- Le chant du Taiji Quan

Ne néglige aucun mouvement

Recherche leur source dans la taille

Transforme bien vide et plein

Que rien n’entrave le Qi

De l’immobilité surgit le mouvement, le mouvement reflète l’immobilité

Face à l’adversaire les transformations sont prodigieuses

Evalue la pertinence de chaque geste

Avec le temps, tu verras que ça en valait la peine

A tout instant, garde l’attention sur la taille

Le ventre détendu, le qi jaillit

Le coccyx dans l’axe, l’énergie spirituelle monte au sommet de la tête

Alors libre et léger, la tête est suspendue

Sois constant et rigoureux dans ta recherche

Que tu fléchisses ou t’étendes, que tu ouvres ou fermes, tout devient facile.

Pour t’initier, une transmission orale est indispensable

Pour te perfectionner, une pratique constante est nécessaire

Quant aux fondements de notre pratique, je dirais :

Le Yi et le Qi sont les maîtres, les muscles et les os les serviteurs

Mais pourquoi cette recherche ?

Pour une longue vie et de nombreux printemps

Chante, chante le chant du Taiji Quan

N’en néglige aucune parole

Si tu ne suis pas cette voie

Tu ne pourras que regretter d’avoir perdu ton temps

 

 

7- Le chant du combat à mains nues 

Etudie bien peng, lu, ji, an !

Coordonne le haut et le bas

L’autre ne pourra pénétrer

Quelle que soit sa force

« Quatre onces déséquilibrent mille livres »

Amène-le dans le vide

Rassemble puis libère

Colle, lie, adhère, suis

Sans lâcher, ni résister

 

 

8- Le chant de l’efficace

Léger, agile et vif

Cherche à « comprendre l’énergie »

Yin-Yang en harmonie

Pas de blocage

Et « quatre onces déséquilibrent mille livres »

Ouvre, ferme, « fais vibrer le tambour »

Tu resteras le maître

 

 

9- Le chant de l’authentique voie

Sans forme ni apparence

(Dans un oubli total)

Mon corps est vacuité

(Interne et externe indistincts)

Libre et détaché

(Au gré de l’instant)

Écho suspendu des Monts de L’Ouest

(Immensité océane, infini du firmament)

Le tigre rugit, le singe crie

(Affinant mon essence séminale)

Limpide est la source, calme est l’eau

(Le cœur au repos, l’esprit vif)

Fleuve renversé, mer agitée

(L’énergie originelle afflue)

Déployant ma nature profonde, cultivant ma force vitale

(L’esprit posé, le souffle abondant)


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